A l'abordage défi 81: enfance, enfances ...

Publié le par Hauteclaire

le défi

 

 

 

 

Cette quinzaine, Jeanne Fadosi est à la barre des croqueurs de mots  la communauté de Pascale et nous a proposé cette photo en défi :

 

 

Vous donnerez à votre texte (pas trop long) la forme que vous souhaitez (prose, vers, calligramme,etc.),

à partir de ce que vous inspire cette image.

 

 

la-mode-illustree1870-d.JPG

 

 

La photo ancienne

 

Ca y est, j’y suis finalement.

Je suis arrivé au bord de cette route, après tout ce temps. Ma voiture est là, un peu plus loin, elle attend.

Je suis descendu après l’avoir garée dans l’herbe qui borde cette nationale, juste avant un fossé peu profond. Je me suis dit qu’elle dépassait un peu, qu’elle pourrait être accrochée par quelqu’un roulant un peu vite. Mais au fond ce n’est pas grave, il n’y a personne qui passe.

Il fait beau aujourd’hui, le soleil brille dans un ciel bleu, limpide et lavé par les pluies de la veille. L’herbe est grasse et verte, elle monte haut. Plus loin, des champs aux contours nets et délimités. Un arbre de-ci de-là, coupe la géométrie des lieux. Le temps des récoltes est encore loin, et nulle machine ne dérange l’ordre et le silence de cette campagne déserte ce matin. Seuls les oiseaux, après s’être tus un instant quand je suis arrivé, font entendre quelque bruit en pépiant joyeusement le retour du jour.

Une route comme une autre, tranquille, éloignée de tout en apparence, qui croirait … Je ne l’avais jamais vue, mais pourtant j’ai l’impression de l’avoir déjà parcourue, de la connaître, intimement.

Combien de temps vais-je rester ainsi, immobile? Il faudrait que je bouge, que je songe à rentrer chez moi. Après tout on m’attend pour le déjeuner. Je ne suis plus tout jeune, et ma famille va s’inquiéter car je suis parti très tôt, sans rien dire, et ce n’est pas dans mes habitudes.

Je reste planté là, le soleil caresse doucement mes joues, un vent léger souffle et soulève mes cheveux, et l’odeur des fleurs monte de la terre encore humide. La journée va être splendide, mais ce n’est pas cela que je voie en regardant cette route bien droite, bien soignée.

J’ai été élevé dans cette province et d’aussi loin que je me souvienne, ma vie a toujours été liée à la ferme de mes parents. Une belle maison que mon père avait bâtie en grande partie de ses mains. Elle est solide, gaie, accueillante. Une vraie ferme de paysan, dans le sens noble du terme. Celle d’un homme habitué à travailler de ses mains, de travailler dur. Elle était entourée de l’odeur des foins, des plantes. De celle des bêtes qu’il élevait patiemment, un petit troupeau de vaches, quelques moutons, de la basse-cour.

Les murs résonnaient des meuglements ou du cocorico matinal. L’intérieur sentait la cire, celle que me mère passait sur les meubles, les rendant plus brillants que le métal poli. Avec mes deux sœurs et mon frère, quand nous étions petits, nous la regardions faire avec de grands yeux, cette transformation des armoires et des tables en objets scintillants nous émerveillait chaque fois. Cela faisait rire ma mère, qui continuait de frotter énergiquement.

La grande table de la cuisine me sert à présent de bureau, et quand je passe la main sur le bois ancien, un peu rugueux, je vois la sienne, tenant le chiffon imprégné du liquide doré. J’entends aussi les rires des enfants que nous étions, assis tout autour, devant une tasse de lait tout juste trait, et une tranche épaisse du pain coupé à même la grande miche.

J’ai toujours été heureux dans cette ferme, comme nous tous. Mes frères et sœurs ont suivi d’autres chemins, moi je suis resté, et j’ai continué sur la même voie. La ferme s’est agrandie, moi aussi  j’y ai élevé des enfants, et je sais que ma fille continuera après moi.

J’y ai toujours été heureux, mais pourtant, je savais que quelque chose manquait, un sentiment que je ressens plus fort que jamais ce matin, au bord de la route.

Je suis l’aîné de la famille, et je suis né pendant la guerre. A cette époque troublée, la ferme était très isolée, loin de tout, ce qui a sûrement protégé mes parents et moi de beaucoup de choses. Des tragédies, des horreurs, mais à la maison, on en parlait jamais. Ma sœur est arrivée juste après moi, et mes parents ne voulaient pas nous parler de tout cela dans les années cinquante. La route ? Ils me l’ont décrite, elle restait comme un tableau figé dans leur mémoire et dans une certaine mesure, je peux dire qu’elle les hantait. Qu’auraient-ils pu y faire ? La ferme était un havre de paix, et il ne fallait pas y faire entrer le malheur, peut-être était-ce leur raisonnement de gens de la terre, au bon sens « épais » comme se plaisait à le dire mon père, avec un sourire au coin de la bouche.

J’ai toujours été leur fils, pourtant ils ne m’ont pas donné naissance. Ils m’ont trouvé dans le fossé, enveloppé avec autant de soin qu’il était possible, de langes et de couvertures épaisses, car c’était l’hiver. J’avais encore assez de forces pour brailler ma détresse de nourrisson affamé et gelé, mais quelques heures, une heure de plus… Il m’ont ramené à la ferme, et ma mère s’est tout de suite occupée de moi, me réchauffant,  me donnant le lait de la seule vache qui restait, et j’ai survécu, choyé et heureux.

Dès que j’ai été en âge de comprendre, ils me l’ont dit, et aux autres aussi. Mon père a évoqué le sang sur les pierres de la route, les camions qui était passés et les armes. Ils n’avaient rien vu de leurs yeux, seul restait le sang, et comme une odeur qui flottait dans l’air.

Les années ont passé, je savais et ce manque m’a toujours habité. Qui étaient-ils ? Est-ce que j’avais de la famille ailleurs ? Une famille qui m’avait cherché ?

Bien sûr, j’ai fait des recherches, sans vraiment de résultats. Trop loin, trop imprécis, comment savoir qui se trouvait là ?

Ma mère m’avait montré les langes, les petits vêtements, elle les avait gardés. Il n’y avait rien de spécial, aucun nom brodé, rien qui puisse aider. Le tout était resté rangé dans le grand coffre du grenier, et j’avais repoussé ces affaires minuscules dans un coin de mon esprit. Je savais qu’elles étaient là, je crois que je n’avais pas vraiment envie de les revoir. Et puis hier, ma petite-fille qui est en vacances chez nous s’est précipitée vers moi en riant aux éclats. Elle tenait la chemise qui entourait le bébé que j’étais. Elle n’est pas beaucoup plus grande et s’était mis dans la tête de l’enfiler, en me demandant mon aide. Ma fille mi amusée, mi sérieuse, lui a fait les gros yeux et l’a emmenée vers sa poupée, me laissant face à l’étoffe jaunie par le temps. En voulant la replier, j’ai aussi retrouvé la photo. La photo qui était déposée dans les couvertures. Une photo ? Plutôt une sorte de découpe pour magazines d’une époque ancienne, montrant un garçonnet en robe, jouant sur un tapis décoré d’animaux. Elle avait laissé mes parents perplexes. C’était beaucoup trop vieux pour avoir été le portrait de celui qui m’avait mis au monde, alors pourquoi ? Ils avaient fini par penser que ce carré cartonné s’était pris dans le tissu par hasard, sans que personne y fasse attention, dans l’urgence et le danger.

Et moi je l’avais simplement oubliée, occultée.

Cette photo je la tiens dans la main, pendant que je cligne des yeux sous le soleil qui monte. A mon tour, je l’ai regardée, scrutée. Je crois que j’ai vu ce qui leur avait échappé. Une piste ?

Peut-être. Que vais-je en faire ? Je ne suis pas encore sûr, mais je crois que tout au fond de moi je sais.

Je sais que cette signature anodine en apparence, dans le coin droit, n’est pas là par hasard.

Le soleil est haut dans le ciel bleu, il est temps de rentrer.

 

Hauteclaire

 

Publié dans les contes

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Voilier 15/05/2012 18:04


...très ému à la lecture de ce récit, haut et clair, tout en émotion retenue, en simplicité d'une profondeur qui me touche. Merci...


 


Voilier

Jeanne Fadosi 15/05/2012 17:20


une bien belle histoire que chacun prolongera à sa guise. L'Histoire laisse en chacun de nous une trace à la fois singulière et collective.


merci. Bises et belle soirée

Tricôtine 15/05/2012 00:09


Bonsoir Hauteclaire, encore un Mystère qu'il te faudra élucider cette signature au bas de la gravure ! j'aime toute l'évocation de l'adoption et la vie à la campagne pour ce Mr perdu dans ses
pensées . merci pour la magie que tu transmets toujours par ta plume inventive !! je t'embrasse fort  par ici
  (coup de fil suit dès que mes horaires concordent avec les tiens entre la routine de Tricotin avec bcp de rendez vous extérieurs   et  kiné je ne suis jamais dans les clous
!! )

Hauteclaire 15/05/2012 02:02



Bonsoir Pascale


ce mystère devra se résoudre ou pas au travers des recherches de ce monsieur ... Qui sait ce que la vie lui réserve à présent ? A chacune et chacun de se faire sa propre suite de l'histoire.
Merci pour ta lecture et tes mots


Quant à la course derrière le temps ... je vois ce que tu veux dire !
Par contre, pour le coup de fil, il faut savoir que je ne suis pas là de jeudi à dimanche soir.


Gros bisous ma capitaine !



erato:0059: 14/05/2012 21:36


Une histoire merveilleuse comme tu sais si bien les conter .....De celle-là , on ne saura pas la suite, c'est dommage!Belle soirée, bises Hauteclaire

Hauteclaire 15/05/2012 02:03



Merci Andrée,


cette histoire reste en suspens peut-être, à chacune de voir sa propre suite ...


Merci pour ta lecture.


Et de gros bisous à toi



Plume 14/05/2012 19:45


Une histoire superbement écrite pour un retour sur le passé énigmatique et émouvant ... on aimerait poursuivre la lecture du chapître suivant ...


Merci Hauteclaire, bise, Plume .

Hauteclaire 15/05/2012 02:04



Merci à toi, Plume,


pour ta lecture et tes encouragements ...Chaque lectrice devrai se faire son opinion .


Gros bisous