A l'abordage: défi N°53 : le jeu ultime

Publié le par Hauteclaire

Cette quinzaine, pour la communauté de Pascale des croqueurs de mots,  c'est M'annette qui est à la barre, et qui nous a demandé de jouer

 

 

 

Comment est-ce que je suis arrivé là ? Je n’en sais rien, tout ce que je sais est que j’y suis, et que maintenant il faut jouer, à tout prix.
Le dernier souvenir que j’ai « d’avant »  est bien banal, j’étais dans le métro en direction du pont de St Cloud, le terminus. J’étais fatigué, après une journée de travail, et j’ai fermé les yeux, en posant la tête sur la vitre à côté de moi. Il n’y avait presque personne, est ce que j’ai pris un coup sur le crâne ? J’avais une terrible migraine en me réveillant. Une chose est sûre, j’ai été kidnappé, mais par qui ?
Personne ne semble savoir autour de moi et d’ailleurs il y bien autre chose à penser !
Je me suis réveillé dans une pièce plutôt sombre, avachi sur une sorte de banquette en velours rouge usagé. Quelqu’un me tapait énergiquement sur la joue pour me faire émerger :
‒ Et toi ! Ça va être l’heure de commencer le jeu, tâche de te réveiller !
Je n’étais pas seul, il y avait du monde autour de moi, d’autres hommes que j’ai regardés sans comprendre, ahuri. Ils se divisaient en deux groupes. Les uns, sûrs d’eux, l’air arrogant, toisaient ceux qui comme moi, n’avaient pas l’air de savoir ce qu’ils faisaient dans cette pièce, et surtout ce qui allait se passer. Nous étions tous vêtus à peu près de la même façon, en costume cravate sombre, ou alors en bras de chemise, mais le noir et blanc pour tous, très classique.
Je me suis redressé sur mon siège, en essayant de ralentir les battements de mon cœur et de mettre quelques idées en ordre, et je me suis adressé à mon voisin :
‒ Qu’est-ce que c’est que cet endroit ? Et c’est quoi cette histoire de jeu ?
Je me suis aperçu que mon voisin était de ceux qui « savaient », mais il a daigné répondre, avec un air un peu moqueur :
‒ Tu viens d’arriver bien sûr ! Tu vas entrer dans le Jeu et il va falloir que tu négocies comme jamais tu ne l’as fait, sinon …
Sinon … personne ne sait vraiment. Mais il faut connaître mon métier avant tout. Je suis ce que l’on appelle communément un « trader », je négocie des affaires pour le compte de clients ou de sociétés. Oh pas un de ces gros négociateurs qui ramasse des fortunes, ou qui font parler d’eux dans des scandales retentissants. Non, je suis toute la journée devant mon écran, dans un bureau, et je fais de mon mieux, à mon petit niveau. Le travail est assez abrutissant, et je n’ai jamais connu l’excitation des grandes salles de marché, où l’ambiance est survoltée.
Et c’est comme cela, avec ce maigre bagage que je vais entrer dans le labyrinthe.
Un labyrinthe ? Pas vraiment, plutôt une suite de salles, les unes communiquant avec les autres, je l’ai compris tout de suite.
La première était immense, une vraie salle de bourse déjà chauffée à blanc par le public entassé sur des gradins, face aux écrans géants, où défilaient les quotations. Nous avons tous reçu un paquet d’actions, et des gardes, habillés en huissiers, nous ont poussé à l’intérieur.
La règle était simple, celle de toutes les bourses, faire fructifier, le plus vite possible, pour acheter les meilleures affaires possibles, sous les hurlements de la foule qui brandissait le poing. Les meilleurs gagnaient le droit de passer dans la bourse suivante, les autres devaient rejouer au même endroit. Pour d’autres c’était la « prison ». Là, je ne sais pas ce qui leur est arrivé, et je préfère ne pas savoir.
Je suis passé dans la salle suivante, puis une troisième, une quatrième. Nous étions de moins en moins nombreux, en proie à ce public de bêtes féroces, hurlant son plaisir quand sur un écran s’inscrivait une des sentences : la prison, reculer de trois salles, vous avez gagné tel paquet d’actions, vous devez renégocier !
Et huant ceux qui étaient emmenés vers cette prison invisible.
Les gagnants levaient les bras en signe de victoire vers les gradins, sous les acclamations, et le meilleur d’entre tous, qui avait gagné des milliards, était porté par une rumeur monstrueuse, plus forte que tout ce que j’avais pu entendre jusque-là.
De l’argent liquide circulait aussi de mains en mains depuis le public, qui voulait investir et le faisait passer à leurs traders préférés, impatient de dividendes.
Combien de salles étaient déjà passées ? Dix, vingt ? La tête me tournait, et je hurlais les ordres d’achat et de vente comme un automate, guidé par le seul instinct de survie, arrivant malgré tout à garder un portefeuille bien garni, et même à réussir quelques jolis coups en achetant de beaux immeubles. Le public tout puissant commençait à miser sur moi, et à m’envoyer de l’argent pour placement. J’ai tout de suite été attaqué par d’autres traders, mais j’ai réussi à faire fructifier. Gagner, toujours gagner ! C’est la règle ici, la seule loi du jeu.
Une salle, encore une salle, et je le savais, la partie serait finie, au moins pour cette fois. Dormir, seulement pouvoir dormir, mais il fallait encore tenir une séance.
J’ai passé la porte, et là, j’ai eu un étourdissement, un trou noir.
‒ Monsieur, hé monsieur, c’est le terminus, il faut sortir ou changer de rame !
J’ai sursauté et j’ai regardé le conducteur du métro d’un air si imbécile qu’il s’est un peu inquiété:
‒ Ça va monsieur ?
‒ Oui, oui, merci. Je suis fatigué…
Je suis sorti au soleil après l’avoir remercié, et jamais la petite place encombrée de voitures ne m’a paru plus belle. D’un pas hésitant, je suis allé vers le café, il me fallait un cognac.
Là, devant le comptoir, entouré de gens paisibles parlant et riant fort, je me suis graduellement détendu. Quel cauchemar incroyable ! Je devrais peut-être changer de métier, et d’ailleurs j’y pense depuis un moment. Le soir avançait, j’allais rentrer, à moins que je ne dîne sur place ? Je n’avais pas envie de me retrouver seul chez moi.
J’ai fouillé mes poches pour voir si j’avais assez d’argent, et j’ai senti un objet dur et plat.
Un carton de jeu:
« Vous avez acheté de mauvaises actions, vous reprenez le jeu au début »
Noooon !!!

 

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Publié dans les contes

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Tricôtine 20/04/2011 21:08



Bonsoir Hauteclaire !! hou là là ton texte me file des frissons tellement le supens est latent , tu es une sacré joueuse avec nos nerfs  jusqu'à nous faire croire à un cauchemar... je suis
subjuguée comme toujours !! ça sentait l'arène et les gladiateurs, les jeux télévisés pfff ... très beau lancé de dés !!! bizzzoux côté face souriante



Lyly 20/04/2011 07:31



Bonjour Hauteclaire


Eh bien, tu nous as fait voyager en nous emportant dans le tourbillon qu'est ta


magnifique participation au défi !


Grand Bravo à toi, belle journée,


Bises, Lyly


 



askelia 19/04/2011 14:13



quelle chute! Aïe!!



Quichottine 19/04/2011 08:34



Tu ne sais pas, mais je respire enfin... en me disant que ce n'est qu'une histoire que tu as inventé.


 


Terrible !!!


 


Je n'aurais pas aimé être à sa place...


(mais comme tous, certainement,  je me suis laissé prendre !)


 


Merci pour cette page, Hauteclaire.


Passe une bonne journée. Bisous.



Tinkle Bell 18/04/2011 22:26



Quelle chute fantastique !! Un vrai scénario de film !!  Le rythme de plus en plus intense nous tient en haleine jusqu'au bout. Bravo !! Amitiés. Tinkle Bell