La porte en fer

Publié le par Hauteclaire

 

Cela faisait longtemps que je passais devant cette porte, tous les matins en partant, et tous les soirs en revenant.
Une petite porte toute simple, de métal peint en noir. Elle était très étroite, dans un mur entièrement  nu, peint en blanc, d’un blanc grisâtre, comme souvent à Paris. A droite et à gauche, des entrées d’immeubles courantes, normales pourrait-on dire, en traditionnel fer forgé, rien de plus. Cette petite porte avait fini par m’intriguer, je ne l’avais jamais vue ouverte, et je me demandais ce qu’elle pouvait bien masquer. Si étroite, il était un peu difficile de penser à une autre entrée, elle ne pouvait laisser passer qu’une personne à la fois. Je m’imaginais aussi la gageure que cela représentait de faire passer un meuble quelconque, ou même de déménager ? Et d’ailleurs pour habiter dans quel genre de demeure ? J’avais un après-midi pris le temps de traverser pour regarder de l’autre trottoir, mais le mur était haut, et tout à fait lisse, si fenêtres il y avait, elles étaient derrière, et je ne pouvais rien deviner.
C’était devenu une sorte d’obsession, je finissais par traîner devant la porte, arrivant en retard au travail, et encore plus en retard chez moi, et je rêvassais régulièrement, imaginant toutes sortes de scénarios sur les habitants « de derrière le mur ». Mais jamais personne n’entrait ou ne sortait, du moins durant les minutes où je restais là, attendant vainement.
Je suis même restée aux aguets un dimanche, toute une matinée. La rue était passante, je ne risquais pas d’attirer l’attention en marchant de long en large, sans plus de succès.  Il ne me restait plus qu’à ramener les gâteaux, prétexte de ma sortie rapide, assortis d’une forte insatisfaction, doublée d’un mécontentement envers moi- même. J’avais beau me traiter de folle, rien n’y faisait.
Puis, les jours passant, la routine, les petits soucis, les obligations, je pensais de moins en moins à la porte, et je m’appliquais même à prendre un autre trajet, un peu plus long, mais sans risque de s’égarer sur un sujet aussi vain.
Tout allait mieux, jusqu’à ce fameux matin. Je m’en rappelle comme d’un tableau, avec la netteté qui parfois se trouve dans un rêve.
Il faisait plutôt gris, mais doux, le printemps arrivait doucement, et les averses étaient un plaisir pour la nature renaissante. Au dehors, les petits impers avaient remplacé les gros manteaux d’hiver, et à cette heure matinale les rues semblaient bien lavées, souriantes, et les passants de bonne humeur. Je marchais tranquillement, tant pis pour le léger retard que j’allais sûrement avoir, et tout à coup je m’aperçus que j’étais dans la rue que je m’étais acharnée à éviter depuis deux mois au moins.
Pourquoi est-ce que mon cœur se mit à battre ainsi ? Une prémonition ? La porte était ouverte. Elle était grand ouverte si je puis dire, parlant d’une si petite ouverture, et à l’intérieur, il faisait noir.
Je m’avançais sur le seuil, n’osant croire à ce qui arrivait, avec une certaine appréhension. Après tout, je n’étais pas sensée entrer dans un endroit où je n’avais rien à faire ! Je crois que j’ai émis un « hou-hou » assez étranglé, qui est resté sans écho. Il n’y avait toujours personne en vue. J’ai rassemblé mon courage, après tout si je voulais savoir, c’était le moment !  Et j’ai fait quelques pas dans le couloir, sorte de boyau obscur. Un coup d’œil m’a permis de repérer la minuterie, qui marcha immédiatement, provoquant un soupir de soulagement d’une respiration que j’avais retenue.
Ce couloir n’avait rien d’extraordinaire, des murs beiges, un carrelage blanc et noir, rien d’autre, si ce n’était les deux ou trois ampoules fixées au plafond, qui éclairaient l’endroit.  Pas d’escalier, encore moins d’ascenseur. Quelques mètres plus loin, une autre porte, à moitié vitrée celle-là, et la lumière du jour. Oubliant ma timidité, je suis allée vers cette porte. C’est amusant d’ailleurs, car j’ai eu la vague impression de mettre juste un peu trop de temps pour l’atteindre, mais c’était sans doute l’appréhension.
J’ai descendu deux ou trois marches, et j’ai dû cligner des paupières, éblouie. Le temps avait dû se lever subitement, il faisait très beau, un superbe ciel bleu se montrait au-dessus de ma tête, et il faisait une douce tiédeur. J’avais levé la tête instinctivement, et en baissant les yeux pour enfin regarder autour de moi, je suis restée ébahie.
J’étais dans un jardin, une très belle pelouse, plantée de massifs de fleurs.
Les roses le disputaient en couleurs aux buissons de lavande, des tulipes, des œillets de poètes, des iris multicolores.
Des arbustes s’élevaient le long des murs, escaladant des tuteurs, et une glycine décorait harmonieusement le tour de la porte où je restais statufiée. Le parfum … je crois que je n’avais jamais senti un tel parfum, tout de suavité et de douceur. Comment est-ce que toutes ces fleurs arrivaient à pousser en même temps ?
Et au milieu de l’herbe, une petite fontaine, une vasque en hauteur, qui laissait retomber une eau d’une limpidité extraordinaire, en clapotant doucement. Je suis allée jusque-là, et j’ai plongé ma main dans ce liquide si clair qu’il en était presque invisible. L’eau était fraîche, et a glissé entre mes doigts, en me laissant une impression de grande douceur.
Qui pouvait entretenir une telle merveille ?
J’ai à nouveau levé les yeux, il n’y avait que des murs aveugles, aucune fenêtre pour profiter du jardin, et aucune porte, seulement le ciel bleu.
Je suis restée là, à regarder sans bouger, combien de temps ? je ne sais pas. Finalement je suis revenue peu à peu au sens des réalités, il fallait que je poursuive mon chemin, j’avais à faire.
Je suis ressortie sur la pointe des pieds, avec regret, et la petite porte s’est refermée doucement derrière moi. En ai-je été surprise ? Je ne crois pas.
En sortant, les nuages étaient revenus, et le bruit de la grande ville m’a assaillie. Je me suis retournée, avec la vague idée de retourner dans le jardin, mais au fond de moi, je savais bien que la porte ne s’ouvrirait pas. Les jours suivants, elle est restée fermée, puis la vie, les circonstances … J’ai déménagé, et cela fait bien longtemps que je ne suis plus passée dans cette rue.
La reverrai-je jamais ?  C’est sans importance, le jardin est bien présent, dans le creux de mon cœur, et la fleur de glycine que j’ai cueillie ce matin-là ne s’est jamais fanée dans la bonbonnière où je la garde.

 

 

waterhouse65.jpg

 

(Tableau de John William Waterhouse)

Publié dans les contes

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Renée 22/01/2011 18:34



Je m'attarde sur ce joli récit......................faux vrai comment une fleur ne peu ne pas faner dans son verre peut-être l'imaginaire? Bisous belle journée demain



MCM 22/01/2011 14:35



J'aime quand tu écris ce genre de petites histoires, celle-ci nous laisse un parfum de romantisme.



Armide+Pistol 21/01/2011 17:59



Cette petite porte s'est ouverte pour toi, et pour toi seule. Garde précieusement ce souvenir éblouissant d'un coin de paradis terrestre.



Hauteclaire 22/01/2011 09:02



Elle reste bien au chaud, dans un souvenir .. d'écriture ..


Bisous Armide



Jaly 20/01/2011 19:58



Quel beau récit, il y avait un moment que je ne t'avais plus lue, pour moi cela pourrait être réalité car dans une commune de Bruxelles, il y a quelques portes devant lesquelles je m'arrête en me
demandant mais qui vit là, je n'arrive même pas à me l'imaginer.  Je doute que ce soient des jardins   j'y
devine plutôt des gens entassés par des marchands de sommeil.  Gros bisous



Hauteclaire 21/01/2011 00:13



Merci Jaly,


et vraiment heureuse que tu aies aimé ce récit.
Quant à cette porte, je l'ai vue il y a peu ... et je dois dire que je me demande un peu ! Il faudra que j'y retourne, mais un tel jardin ... il est dans les coeurs


Gros bisous Jaly



Lyly 20/01/2011 19:09



Bonsoir Hauteclaire


Quelle merveilleuse lecture tu nous offres, je me suis régalée, te suivant pas à


pas dans ce jardin extraordinaire


Bravo, c'est un texte que je ne suis pas prête d'oublier


Belle soirée, bises, Lyly



Hauteclaire 21/01/2011 00:16



Bonjour Lyly,


et merci


Je suis heureuse que cette promenade dans le jardin t'ait fait rêver ..
Douce nuit à toi


et gros bisous